L’interprétation judiciaire internationale, une nouvelle pratique professionnelle

En 2008, quinze ans se seront écoulés depuis la création du TPIY par le Conseil de sécurité des Nations Unies et onze depuis l'ouverture du premier procès dont cette instance d'un genre nouveau a eu à connaître. Le moment est donc venu de s'intéresser d'un peu plus près aux interprètes, chaînon indispensable du processus complexe qui s'achève au moment où l'une des trois Chambres de juges professionnels prononce son jugement.

Rappelons que ces affaires sont jugées, non par des jurys populaires, mais par des juges professionnels choisis dans les pays membres des Nations Unies. Sur le plan linguistique, ces juges sont soumis à la seule obligation de parler au moins une des deux langues officielles du TPIY que sont l'anglais et le français. Les procès consistent principalement en l'audition de nombreux témoins à qui incombe la charge d'identifier, authentifier et commenter de très nombreux documents. Un document ne peut accéder au statut de pièces à conviction que si les dires du témoin le justifient juridiquement. Les juges qui  statuent sur ce point fondamental ont donc besoin, à chaque instant des débats, de comprendre la plus infime nuance de leur déposition. Ils dépendent, pour ce faire, d'interprètes simultanés dont ils attendent une prestation répondant aux critères juridiques qui conditionnent leur propre mission. 

La langue la plus parlée par les témoins est le BCS (Bosno-Croato-Serbe), suivie de près par l'albanais et le macédonien. Le français, l'anglais, l'allemand, l'espagnol et le néerlandais sont également employés, bien que moins fréquemment, compte tenu de la présence sur le terrain, pendant les évènements, de forces internationales de maintien de la paix dont certains représentants sont appelés à témoigner devant le TPIY.

Le fait que la majorité des témoins s'exprime dans une langue « rare », au sens accordé à ce terme par la profession d'interprète de conférence, dont les interprètes permanents du TPIY sont en majorité issus, crée de multiples difficultés dans la mise en place des quatre cabines : anglaise, française, BCS et albanaise, fonctionnant au quotidien dans les trois salles d'audience du TPIY, auxquelles s'ajoute parfois une cabine macédonienne.

L'auteur de ces lignes examinera la spécificité de la pratique professionnelle des interprètes permanents du TPIY, qu'il confrontera à celle des interprètes de conférence. L'effort portera sur la définition des traits saillants de cette nouvelle pratique de l'interprétation, appelée à se répandre avec la multiplication des Tribunaux pénaux internationaux créés, pour une durée limitée, dans de nombreuses régions du globe, mais surtout  à se pérenniser depuis la naissance de la Cour pénale internationale.

« The Moral Dilemmas of Court Interpreting », étude due à Ruth Morris, chercheur de l'Université Bar-Ilan en Israël, constitue, pour l'auteur de ces lignes, une raison supplémentaire de se livrer à un tel examen. Elle est donc annexée au présent texte. Compte tenu de la pertinence de l'ensemble du texte, les arguments qu'il présente ne seront pas cités ici hors contexte. Tous, en revanche, seront considérés comme partie intégrante de la présente analyse. La lecture concomitante des deux analyses est donc vivement conseillée.

Seront abordés ici les aspects techniques de cette nouvelle pratique professionnelle qu'est désormais l'interprétation judiciaire internationale. Inséparable de l'interprétation de conférence, celle-ci est donc également régie par les principes fondateurs que l'AIIC a édictés pour toute la profession. Les lignes qui suivent sont  l'expression d'un premier pas, modeste, dans le débat indispensable destiné à établir l'existence propre de l'interprétation judiciaire internationale, tout en écartant les risques qui pèsent sur elle.

L'auteur considère ce premier pas comme un état des lieux empirique, fondé sur douze années d'expérience quotidienne d'interprétation dans les prétoires. Il s'efforcera en toute circonstance d'échapper au parti pris ou à l'émotion, mû par l'esprit constructif qui a présidé, en son temps, à la détermination par l'AIIC des principes régissant la profession d'interprète de conférence.

Spécificité de la pratique professionnelle des interprètes judiciaires internationaux 

Un interprète de conférence intervient dans des réunions plus ou moins spécialisées, couvrant tout le champ lexical des divers domaines de la connaissance humaine. Il interprète des orateurs prononçant une intervention orale spontanée ou lisant une allocution écrite, dont la durée égale celle du temps qui leur est imparti. L'orateur s'exprime sans interruption ni contestation. Les discours s'enchaînent sans heurt. Bien préparé sur le plan factuel et lexical, l'interprète ne doit rencontrer aucun obstacle insurmontable dans la tâche qui est la sienne : retransmettre dans une autre langue une pensée originale. Pour ce faire, il choisit les mots qu'il juge les plus appropriés en accordant toujours la priorité à l'idée, donc au sens, plutôt qu'au mot, simple véhicule sémantique. Toute erreur syntaxique inconsciente dans la bouche de l'orateur est soigneusement corrigée par l'interprète, qui s'efforce d'offrir à ses auditeurs un confort d'écoute optimal, sur le fond comme sur la forme. Aisance et fluidité d'expression sont de mise, dans le respect scrupuleux du propos tenu par l'auteur de l'exposé, auquel rien ne doit être ni retranché ni ajouté.

S'il advient que le débit de parole de l'orateur soit particulièrement rapide, l'interprète de conférence a toute latitude pour synthétiser, voire paraphraser le propos, en s'efforçant d'en conserver toutes les nuances. Dans le système des Nations Unies, il travaille principalement vers sa langue maternelle. Pour réussir au mieux dans sa tâche, il s'appuie donc sur son expérience personnelle et sur la palette étendue que lui offre une haute maîtrise des subtilités de la langue qu'il connaît le mieux. Rendre compte du sens du propos le plus complètement et le plus précisément possible est son but primordial.

Toute conférence est organisée autour d'un ou de plusieurs thèmes définis et portés à la connaissance de l'interprète à l'avance. Ce dernier peut donc se préparer au contexte factuel, éventuellement chiffré, aux patronymes risquant de parsemer les discours et de façon plus générale, au lexique spécialisé des orateurs dans leur domaine d'expertise. Armé pour faire face à sa tâche, il s'exprime avec fluidité. Pour peu qu'il suive d'assez près la production verbale de l'orateur, il dispose d'un espace temps suffisant, chiffrable en fractions de secondes, pour organiser mentalement sa propre production verbale dans la langue utilisée par lui, y compris lorsque celle-ci requiert, par nature, un nombre de mots supérieur à celui de la langue d'origine. Libre de transformer une forme passive en forme active si celle-ci est plus adaptée à la syntaxe de sa langue, il peut compléter une expression tronquée dans l'intérêt d'une meilleure compréhension, éviter une redite en procédant à une omission stratégique ou élever d'un cran le registre linguistique de l'orateur. En bref, il interprète une œuvre dont l'orateur est l'auteur, au même titre qu'un instrumentiste interprète celle d'un compositeur, parfois disparu depuis plusieurs siècles.

Toute conférence a une durée limitée, de quelques jours ou quelques semaines. Son travail achevé, l'interprète se prépare pour une autre réunion. Il peut éventuellement être appelé à travailler dans le même domaine, mais sur un ou plusieurs autres thèmes. Au fil du temps, il acquiert une connaissance de plus en plus complète des multiples facettes d'une activité humaine, dont il n'est pas tenu de tout savoir dès son premier contact avec elle. La construction de ses connaissances s'effectue par addition de couches cognitives successives. Si finalement, il est permis de parler de spécialisation pour certains interprètes, celle-ci n'est pas une condition préalable ou nécessaire, mais le résultat d'une imprégnation de longue durée.

Dans une conférence, l'interprète a, et se doit d'avoir, une existence propre. Loin de disparaître derrière l'orateur qu'il sert, il s'épanouit dans la recréation d'un propos verbal qu'il marque de son sceau. Ses seuls juges sont ses auditeurs, sa seule sanction la certitude de ne pas être réengagé au cas où il commettrait des erreurs impardonnables dans la restitution du sens, nuirait à la réputation de l'orateur en chevrotant ou en s'exprimant dans un style moins élégant que le sien, voire s'exprimerait dans un registre linguistique dont la qualité ne rendrait pas justice au prestige de la conférence. Toutefois, l'infaillibilité factuelle ne compte pas au nombre des exigences auxquelles il doit satisfaire. L'orateur compense, grâce à son niveau cognitif propre, toute maladresse ou erreur vénielle commise par l'interprète, auquel il est demandé d'être suffisamment au fait du sujet traité pour aider les experts en la matière à se comprendre, mais pas d'être lui-même un chimiste de renom, un cancérologue de pointe, un architecte ou un philosophe de réputation mondiale, voire un Prix Nobel dans sa spécialité, pour ne citer que quelques exemples.

Autre point valant d'être noté même s'il confine au pléonasme : les participants à une conférence y prennent la parole dans un seul et unique but : exposer devant leurs pairs ou devant un public de profanes le fruit de leur pensée et de leur travail récent. Ils le font, par conséquent, de la façon la plus claire possible, dans la volonté d'être compris, et hormis les sujets volontairement omis par eux, ils n'ont en général rien à cacher.

Dans les cas extrêmement rares de difficulté liée, par exemple, à un orateur maniant particulièrement mal la langue dans laquelle il s'exprime, il ne sera pas reproché à l'interprète de retransmettre les bribes qu'il a pu saisir, et de « sauter » ce que ni lui ni aucun utilisateur de la langue en question n'aurait pu comprendre, sinon parfois entendre.

En bref, l'interprétation de conférence se définit comme un exercice de communication multilingue prenant appui sur le capital cognitif que l'interprète met au service d'experts d'une matière donnée. L'interprète maîtrise le processus grâce aux moyens mis à sa disposition pour se doter de ce capital et à la formation technique qui a fait de lui un professionnel de l'interprétation simultanée.

Que se passe-t-il dans un prétoire de Tribunal ou de Cour pénale internationale ?

Plusieurs années de « mise en état » couvrant la période d'incarcération préventive des accusés précèdent l'ouverture d'un procès. Durant ces années, des audiences de courte durée, prescrites par les textes fondateurs de ces instances, se tiennent régulièrement. Elles permettent aux interprètes de se familiariser avec les spécificités de l'affaire et de s'accoutumer aux multiples orateurs auxquels ils seront confrontés durant le procès : représentants de l'accusation, de la défense, accusé ou coaccusés, juristes de Chambres, greffiers et juges.

Plusieurs procès se tiennent simultanément, les interprètes n'apprenant à quel prétoire ils seront affectés d'une semaine à l'autre que quelques jours à l'avance. Travailler dans plusieurs affaires à la fois est un atout pour l'interprète permanent du TPIY, car être cantonné à une seule affaire le priverait de la vue d'ensemble indispensable au maintien d'un état de préparation suffisant. Il lui faut donc rester en permanence au fait des subtilités, notamment juridiques, qui caractérisent chacun des procès.

A l'ouverture d'un procès, l'interprète du TPIY est exceptionnellement placé, pendant deux jours environ, dans des conditions identiques à celles d'un interprète de conférence. L'accusation ouvre le bal. Un substitut du procureur expose son propos liminaire sans interruption, pendant un temps rarement inférieur à une journée complète.

Puis vient le propos liminaire de la défense, présenté dans les mêmes conditions.

Il n'en va plus de même ensuite, avec l'entrée en lice des premiers témoins. Plus question, dès lors, de discours sans entrave de la part d'une personne venue relater son expérience personnelle. C'est l'heure de l'interrogatoire, soumis à des règles juridiques draconiennes quant à la forme des questions du procureur ou du défenseur et à la durée des réponses du témoin. Procureur et défenseur doivent « contrôler » le témoin en lui interdisant toute errance susceptible de le conduire à assouvir sa soif de parole en sortant du champ strictement circonscrit par le libellé de la question. L'interrogatoire est donc, dans tous les cas, un échange tronqué, sorte de bras de fer entre deux désirs contradictoires nourris par deux personnes, dont l'une souhaite s'épancher et l'autre exige la courte réponse dont il a besoin pour atteindre un but uniquement connu d'elle. Ce but est souvent indéchiffrable pour la personne interrogée, n'étant régi que par l'exigence juridique de la preuve.

Les questions et les réponses se succèdent comme au jeu de ping-pong, parsemées des interruptions que constituent les objections de la partie adverse, dont chacune appelle une intervention du Président de la Chambre, tenu de statuer sur leur recevabilité, avec ou sans commentaire.

Soucieux de ne pas laisser la longe trop longue au témoin et d'utiliser chaque seconde du temps souvent limité que lui a imparti la Chambre, le juriste responsable de l'interrogatoire a soigneusement préparé ses questions. Cherchant à extirper du témoin des vérités que ce dernier pourrait vouloir lui cacher, Il s'efforce de l'enfermer dans l'étau implacable de sollicitations précises, appelant souvent des réponses monosyllabiques : oui ou non. Ainsi, au fil des heures, l'échange s'accélère inéluctablement, soumettant l'interprète à un stress croissant contre lequel il ne peut rien.

Les interruptions sont incessantes, comme le sont les contestations de tel ou tel mot employé par les interprètes, boucs émissaires tout désignés dès lors que la réponse ne convient pas à l'auteur de la question. Juridiquement empêché de renouveler une question dans des termes identiques, ce dernier n'a qu'un seul recours : invoquer un problème d'interprétation pour obtenir l'autorisation de le faire. Personne n'est dupe, surtout pas l'interprète, mais le stress croît.

Pour l'interprète, plus de liberté dans le choix des mots, plus de possibilité de corriger un lapsus ou une erreur de syntaxe, plus de priorité à l'aisance ou à la fluidité, toujours souhaitables mais souvent tenues de s'effacer devant l'absolue rigueur de la littéralité, plus d'espace temps suffisant pour organiser sa production verbale. L'heure est à la recherche du souffle perdu et aux affres d'une volonté en quête d'optimisation, dans un univers mental constamment bridé par la lancinante certitude que le temps lui manquera pour prononcer la somme des mots indispensables. Ceci est particulièrement vrai pour les interprètes francophones confrontés à un témoin ou à un orateur anglophone, l'expression française de qualité nécessitant, par nature, davantage de mots que l'anglais.

Le mot est roi, réalité aisément compréhensible au vu du poids juridique dont il est investi. En découle l'impossibilité éthique de recourir à la synthèse, à la paraphrase ou à la sélection intelligente, synonyme de coupe sélective dans le propos de l'orateur. Selon qu'un commandement militaire est qualifié de conjoint, de combiné ou de commun, qu'un supérieur hiérarchique est dit direct ou immédiat, selon que l'on parle de contre-espionnage ou de contre-renseignement, que l'on affirme en anglais qu'un soldat est « up to the task » ou « equal to the task », que l'on évoque la conclusion ou le bouclage d'un accord officiel, la situation du prévenu (coupable ou innocent) peut s'en trouver modifiée. Des mots comme « organisation » ou « planification » sont naturellement chargés de dynamite.

L'interprète est donc assujetti à une littéralité particulièrement contraignante, car elle métamorphose sa pratique professionnelle. Le choix fait par certains de répéter littéralement chaque mot prononcé n'est pas, en effet, une solution acceptable. Il aboutit à une déformation parfois caricaturale de la qualité du discours. Un choix scrupuleux et informé doit donc s'opérer entre les vocables soumis à la littéralité inconditionnelle et ceux qui peuvent être réorganisés pour conserver la qualité requise à la production verbale. Et pour y parvenir, l'interprète ne peut relâcher sa tension mentale une seule seconde, tant il est vrai que cet exercice exige de lui une concentration sans faille.

Les interprètes du TPIY sont enregistrés en permanence sur CD et appelés à prononcer la dernière syllabe d'une question ou d'une réponse à l'instant même où elle est prononcée par l'orateur, afin d'assurer le confort d'écoute indispensable aux juges et autres acteurs du processus judiciaire. Ils sont donc à tout instant dans la situation d'un interprète de conférence intervenant à la télévision pour de brèves interviews.

La transcription sténographique littérale de tout ce qui se dit dans les prétoires donne lieu à la rédaction de deux textes appelés « comptes rendus d'audience », publiés en anglais et en français au terme de chaque audience. Ces deux textes, mémoire officielle et vérifiable de chaque étape des procès et abondamment cités dans les prétoires, sont la transcription des mots fidèlement recueillis de la bouche des interprètes des cabines française et anglaise par les sténotypistes travaillant dans ces deux langues. Tous deux font juridiquement foi. Mais leur teneur dans les deux langues n'est pas et ne saurait être identique. D'où un paradoxe insoluble qu'il importe de mettre en exergue. Ruth Morris explique, dans son étude, en quoi la rédaction de ces textes a pu sembler juridiquement réaliste à ceux qui en ont conçu l'idée. Pour les interprètes du TPIY, leur existence et leur valeur légale génèrent un stress supplémentaire, chacun de ces documents officiels pouvant, en principe, fonder un recours en appel.

Il est apparu dès les premiers jours du premier procès qu'aucun des acteurs du processus judiciaire, en particulier les juges ou les sténotypistes, ne parvenait à distinguer entre une question et une réponse sans une indication verbale des interprètes. Une nouvelle obligation a donc été imposée à ces derniers : prononcer le mot « question » au début de chaque question, le mot « réponse » au début de chaque réponse et annoncer le nom des personnes interrompant l'interrogatoire aux fins d'objection, ou celui des juges que la procédure autorise à intervenir à leur guise, le premier d'entre eux étant le Président de la Chambre, à qui incombe la responsabilité d'assurer le bon déroulement des débats.

Inutile de souligner que les précieuses secondes consacrées à prononcer ces mots supplémentaires grèvent le temps déjà très réduit dont disposent les interprètes pour structurer leur pensée. Lorsque le témoin répond par monosyllabes, le nombre de syllabes prononcées par l'interprète à des fins extra judiciaires peut s'établir dans un rapport de une à dix par rapport au nombre de syllabes prononcées par le témoin. Sans parler du fait que la recherche mentale du nom des personnes à présenter mobilise l'esprit de l'interprète en l'écartant du sujet qui est au cœur de l'échange. Ces césures mentales incessantes nuisant à la continuité de pensée de l'interprète obèrent gravement sa concentration. Leur aspect pernicieux est cependant amplement sous estimé, voire ignoré par ses auditeurs. Elles aggravent d'autant le stress qu'il doit subir. Exigeant de l'interprètes un effort mental dont l'importance est sans commune mesure avec son résultat, que l'on pourrait tout au plus qualifier d'élément de confort pour son auditeur, ces va et vient mentaux entre le principal et l'accessoire risquent à tout moment de lui faire perdre le fil de la déposition.

Si tout interprète doit se préparer, nous remarquerons que l'interprète permanent du TPIY n'a pas loisir de se construire progressivement un capital cognitif par addition de couches successives. Il est tenu, dès son entrée dans un prétoire, de connaître les arcanes politiques et territoriales de la situation dans l'ex-Yougoslavie au moment des faits, les détails du système gouvernemental en vigueur dans ce pays avant les faits et, de façon générale, les grands traits de la situation dans les Balkans depuis des siècles. Faute d'une telle connaissance préalable, il se verrait démuni et considérablement limité dans sa capacité à fournir une prestation de qualité. Ajoutons à cela la nécessité, dès les premiers jours, d'être au fait du compromis délicat entre droit européen et droit anglo-saxon qu'appliquent les instances judiciaires internationales, ainsi que des textes fondamentaux et de la jurisprudence du TPIY. Aux premières heures de fonctionnement du TPIY, l'interprète pouvait acquérir progressivement cette connaissance juridique indispensable, car il le faisait en même temps que la majorité des juristes, également confrontés à  cette nécessité d'adaptation. Aujourd'hui, il s'agit d'un préalable à son travail.

La préparation de l'interprète à une conférence implique de lui qu'il prenne connaissance de plusieurs dizaines de pages de documents. Elle est sans commune mesure avec celle de l'interprète judiciaire international, appelé à en lire plusieurs centaines, voire plusieurs milliers. Une telle réalité complique le recours aux interprètes free-lance, l'emploi d'un néophyte étant exclu, sauf dans le cas rarissime d'une audience ne présentant aucune des difficultés évoquées ci-dessus.

Privé de la liberté de choisir ses mots, l'interprète judiciaire international ne peut ni compléter une pensée mal structurée, ni éviter une redite, ni transformer un passif (très utile pour diluer une responsabilité) en actif, ni bien sûr modifier le registre linguistique de l'orateur. Les juges ont besoin de savoir s'ils ont devant eux une personne cultivée ou un illettré, et toute hésitation pouvant être le signe d'un malaise du témoin, pèsera sur la détermination des responsabilités et devra, par conséquent, apparaître dans le propos de l'interprète.

La pratique de l'interprétation judiciaire internationale ne se situe donc plus strictement dans le cadre de la communication, mais bien dans celui d'un effort visant à reproduire  un propos à l'identique, comme un appareil photographique le fait des traits d'un visage. L'interprète n'a plus d'existence propre, il n'est plus l'instrumentiste recréant une œuvre, mais un véritable medium appelé à restituer la plus infime détail, y compris émotionnel, des dires d'un témoin. Le seul écart admissible entre le propos de l'orateur et le propos restitué réside dans la nature de la langue utilisée. Un juge du TPIY, dans une conversation informelle avec des interprètes, a exprimé le vœu d'« entendre » la gestuelle d'un témoin. Un procureur a réuni les interprètes pour leur intimer l'ordre d'employer trois mots dans leur langue lorsqu'un témoin répond « yes I do » en anglais. Loin d'être des boutades, de telles demandes expriment de façon imagée le besoin des magistrats et des juristes et résument, à elles seules, le caractère inédit et exigeant du travail demandé aux interprètes judiciaires internationaux.

Ajoutons à cela que les témoins ont tous quelque chose à cacher, ayant pour la plupart accepté de témoigner après de longues tractations marquées au sceau d'un choix cornélien : accepter de se présenter pour être entendus en qualité de témoins ou refuser de le faire et y être enjoints autoritairement, voire être cités à comparaître pour outrage au TPIY en encourant une lourde condamnation. Il est donc rare de les entendre répondre avec bonne volonté aux questions délicates qui leur sont posées. Loin de parler clairement, dans le but d'être compris, la majorité d'entre eux tricote les mots et malmène la syntaxe dans un seul but : éviter de l'être. Leur propos est parfois inextricablement incohérent et donc extrêmement difficile à restituer par l'interprète, privé de l'outil de pensée fondamental qu'est la simple logique. L'interprétation du mensonge mériterait une étude approfondie, elle complique en tout cas considérablement le travail mental auquel tout interprète est contraint pour accomplir sa mission.

Enfin, contrairement à l'interprète de conférence, l'interprète judiciaire international n'est pas jugé par ceux qui l'écoutent dans le cadre éphémère d'une communication verbale que l'auditeur rectifiera mentalement le cas échéant. Tenu d'indiquer toute erreur dont il aurait pris conscience sur-le-champ par les mots « l'interprète se corrige » ou « correction de l'interprète », il lui est demandé à chaque instant d'atteindre à la perfection de l'écrit et il est jugé par vérification d'un enregistrement audio ayant force de loi chaque fois qu'un des intervenants dans les procès, y compris un accusé assurant lui-même sa défense, dépose une plainte écrite à son encontre. Chacune de ces protestations écrites oblige l'encadrement professionnel des interprètes du TPIY à une réponse écrite. Quoi que justifiées par la gravité des conséquences vitales attachées à l'acte de rendre la justice, ces remises en cause potentielles suscitent toujours, chez l'interprète, un regain de tension.

Sous l'effet conjugué  des nombreuses contraintes extra linguistiques décrites ci-dessus, force est de constater que sa pratique professionnelle est spécifique, en ce qu'elle lui impose d'innombrables problèmes éthiques (cf. étude de Ruth Morris), ainsi qu'une tension extrême, née de son absence de maîtrise sur le processus judiciaire dont il est un chaînon indispensable.

Danger menaçant les interprètes judiciaires internationaux

La nature douloureusement homogène du sujet traité, les contraintes techniques pesant sur eux, la responsabilité humaine omniprésente attachée à leur travail, les choix éthiques souvent insolubles auxquels ils sont confrontés et la quasi certitude d'être  toujours inférieurs à l'exigence absolue de ce que l'on attend d'eux leur interdisent la gratification narcissique qui nourrit naturellement l'enthousiasme à poursuivre dans l'effort dont fait preuve tout professionnel de haut niveau.

Au-delà des études scientifiques chargées d'analyser les traumatismes divers pouvant résulter d'une pratique durable, au quotidien, de cette forme d'interprétation, il importe de se pencher sur un risque concret pour la justice internationale : le « burn out », imparfaitement traduit en français par « épuisement moral » de l'interprète qui en est l'un des acteurs incontournables.

Cette espèce d'usure mentale inconsciente réduit à néant tous les ressorts intangibles qui conditionnent la qualité de la prestation d'un interprète. Dès son apparition, elle entraîne, de la part des humains que sont les interprètes, des réactions de défense exacerbée aux multiples sources d'une souffrance qu'ils vivent comme insupportable et non maîtrisable.

A l'instar d'une crampe musculaire paralysant un organisme, un tel degré d'épuisement crée, chez l'interprète, une crampe psychique qui gomme la volonté de tenir à distance les nombreux pièges techniques, uniquement connus de lui, dans lesquels il risque de tomber à chaque mot qu'il prononce.

Il peut s'en suivre un phénomène de refoulement qui privera l'interprète de sa capacité à hiérarchiser les priorités. Attention au détail, exhaustivité du propos dans toutes ses nuances, précision juridique des termes employés, souci de conclure en même temps que l'orateur, restitution fidèle des chiffres et des patronymes, neutralité du ton, rejet de la paraphrase au profit de la recherche du mot juste, économie verbale, toutes ces exigences s'effaceront pour céder la place à un semblant d'aisance verbale masquant une incapacité à faire face, désormais hors d'atteinte de la volonté. Ce phénomène peut affecter les plus grands professionnels, signant l'anéantissement de leur aptitude à fournir simultanément la multiplicité des efforts demandés.

Une telle perte des repères est comparable à un poison qui peut envenimer le travail d'un interprète réduit à l'impuissance. C'est pour éviter l'apparition de ce phénomène profondément et durablement nocif, car difficilement réversible, qu'il importe de ne pas dépasser le seuil d'intolérance risquant de le provoquer. Car si une interprétation défaillante entrave la simple communication, ses conséquences sont potentiellement désastreuses dans un cadre judiciaire, où l'avenir d'un et parfois de plusieurs accusés est en cause.

Prendre acte de cette réalité doit inciter à se poser la question des conditions de travail de l'interprète judiciaire international, non dans un but corporatiste, mais bien pour conserver aux instances de justice pénale internationale leur rayonnement universel. Et dans une réalité placée sous le sceau de l'interdépendance totale des divers acteurs intervenant dans ces instances, il est indispensable que chacun fasse preuve du respect nécessaire pour le travail de l'autre et ait donc intimement conscience des obstacles qui risquent de rendre d'en empêcher l'accomplissement.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Il importe donc de définir une série de conditions minimales immuables en l'absence desquelles il ne peut y avoir d'interprétation digne de ce nom, quels que soient les efforts déployés par les interprètes pour pallier à cet obstacle rédhibitoire.

Les sources de désunion potentielle entre interprètes

Celles qui risquaient d'opposer les premiers interprètes de conférence, pionniers de cette profession née après le second conflit mondial, ont été largement circonscrites grâce à un patient travail de structuration et de réglementation, qui lui a conféré ses titres de noblesse. Selon la réalité vécue par ses différents praticiens, plusieurs catégories de professionnels ont vu le jour, dans lesquelles chaque interprète trouve sa place. Les multiples considérations d'ordre technique pouvant influer sur la qualité de la prestation de l'interprète ont fait l'objet d'une réflexion approfondie, qui a conduit l'AIIC à édicter des règles de fonctionnement optimale, universellement admises aujourd'hui. Celles-ci ont  écarté le danger. Mais des sources de désunion demeurent pour les interprètes du TPIY et des autres institutions pénales internationales.

Notons, pour commencer, le caractère hybride du TPIY et des autres instances judiciaires internationales ad hoc. Administrativement considérés, en effet, comme des organisations internationales au même titre que toute autre institution permanente des Nations Unies, les Tribunaux pénaux internationaux s'en distinguent par la nature judiciaire de leur mission et par leur durée de vie éphémère. Les interprètes permanents employés par ces instances n'ont actuellement aucune place définie dans la structure interne de l'AIIC, organisation professionnelle qui a négocié avec les Nations Unies l'accord précisant leurs conditions de travail. Leur carrière, régie par un barème de grades et d'échelons et assortie de privilèges et d'immunités, pourrait permettre de les assimiler aux interprètes permanents des Nations Unies ou des organisations coordonnées. Les contraintes judiciaires et extra judiciaires conditionnant leur prestation les assimileraient davantage, en revanche, aux interprètes qui oeuvrent dans les Tribunaux nationaux. En réalité, ils ne sont ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre. Se distinguant des premiers par les spécificités décrites ci-dessus et l'incertitude de leur avenir professionnel, ils se distinguent des seconds par la virtuosité attendue d'eux ainsi que par la qualité de leur formation. Ajoutons que, dans leur grande majorité, ils sont promis à vivre un renversement de situation brutal dans les prochaines années. Il est donc indispensable que les institutions qui les emploient prennent toute la mesure des aléas auxquels ils seront inéluctablement confrontés, pour éviter que ceux-ci n'influent négativement sur leur travail. Il importe également, de façon plus générale, que l'AIIC leur accorde une place spécifique dans ses structures internes et élabore des règles adaptées à la nouvelle pratique professionnelle qu'ils incarnent.

Soulignons encore que tous les interprètes engagés dans une conférence sont logés à même enseigne, indépendamment de la cabine dans laquelle ils travaillent. Ils partagent également la tâche qui leur a été confiée, la responsabilité qui en découle, les difficultés à surmonter. Sauf exception, leur charge de travail est équilibrée, aucun organisateur ne mettant en place une cabine si son existence n'est pas justifiée par le nombre d'orateurs susceptibles de s'exprimer dans la langue qui en sort. Au sein d'une instance judiciaire internationale, en revanche, l'existence d'une cabine d'interprètes est prescrite par l'Acte fondateur qui l'a portée sur les fonds baptismaux. Deux cabines sont obligatoires au TPIY en raison des deux langues officielles que sont, en son sein, l'anglais et le français. Les autres cabines sont mises en place selon les langues susceptibles d'être employées dans tel ou tel prétoire. Mais seules les deux langues officielles sont enregistrées. Toutefois, il importe d'observer que les autres langues donnent lieu à retransmission télévisée ou sur Internet, le grand nombre des auditeurs pouvant générer, lui aussi, une anxiété compréhensible de la part des interprètes.

Les interprètes du TPIY, quoi qu'égaux devant la tension, ne sont pas tous logés à même enseigne. Pour ne citer qu'un exemple, nous évoquerons la cabine française qui n'a souvent aucun auditeur dans le prétoire, faute d'intervenants francophones. La présence, sous ses yeux,  d'êtres humains auxquels il s'adresse est toujours une motivation positive pour un interprète. Les interprètes francophones du TPIY n'ont, bien souvent, qu'une maigre source de réconfort : la conscience de parler pour le public surfant sur Internet et pour des sténotypistes situés à des milliers de kilomètres du prétoire, qui recevront à distance leurs paroles enregistrées afin de les retranscrire verbatim dans le compte rendu d'audience.

Le paradoxe réside en ce que moins écoutés, ils seront « lus » avec le même soin scrupuleux que leurs collègues dans ce compte-rendu qui fait foi. Quant à leur charge de travail, elle sera quantitativement plus importante car inversement proportionnelle au nombre d'orateurs employant leur langue. Un interprète francophone travaille le plus souvent tout le temps que dure une audience, l'interprète de cabine anglaise ou BCS parlant, en moyenne, la moitié de ce temps, voire pas du tout si, au cours de l'audience, tous les intervenants utilisent sa langue. La situation des interprètes francophones ne se compare qu'à celle des interprètes albanais, dans les audiences nécessitant une retransmission télévisée en Albanie ou au Kosovo, nonobstant l'absence d'intervenants albanophones dans le prétoire. La concentration attendue d'eux ne souffre donc pas le moindre répit. La cabine française est un lieu de silence absolue, où l'interprète qui n'intervient pas activement vit la même tension mentale que celui qui travaille. N'ayant aucun moyen d'évacuer le stress, il ne peut se reposer qu'en quittant la cabine, au risque de manquer un passage important de la déposition en cours.

L'interprète de cabine anglaise, quant à lui, pourrait s'estimer investi  d'une mission supérieure en ce qu'il s'adresse à l'écrasante majorité des personnes présentes dans les prétoires, qui toutes dépendent de lui pour accomplir leur travail. C'est de sa bouche que le juriste dirigeant l'interrogatoire d'un témoin et les juges appelés à en tirer les conclusions pénales vont entendre les réponses fournies par ce dernier, c'est sa propre voix qu'il entend, retransmise haut et fort, avec un décalage d'une demi-heure sur le temps réel, dans le hall d'entrée du TPIY au moment où il quitte le bâtiment. L'anglais est, de façon générale, considéré comme la langue phare du TPIY. Il peut donc arriver à l'interprète anglophone d'oublier qu'il passe parfois des jours entiers sans prononcer un mot. Et si d'aventure, il succombe à la tentation d'écouter ses collègues dans une autre cabine, il peut advenir qu'il fasse montre d'une indulgence insuffisante à leur égard par méconnaissance du surcroît de travail auquel ces derniers sont astreints.

Force est de constater que les différences objectives de leur vécu respectif risquent, avec le temps, de creuser à leur insu un fossé subjectif entre les interprètes du TPIY.

Par ailleurs, le TPIY étant entré dans ce qu'il est convenu d'appeler la « stratégie d'achèvement » destinée à le conduire à sa fermeture programmée, les interprètes vivent, selon leur âge, leur origine géographique ou leur formation universitaire, des inquiétudes différentes par rapport à leur avenir professionnel, qui n'ont rien d'unificateur.

Mais le travail attendu d'eux doit se maintenir au même niveau de qualité jusqu'au dernier jour, l'ultime jugement que prononcera le TPIY ayant même vocation que le premier à fonder la valeur civilisatrice de la justice internationale aux yeux de l'humanité.

Déjà confrontés en permanence à nombre de dilemmes insolubles, les interprètes se doivent de rester unis et égaux à eux-mêmes en dépit des préoccupations extra judiciaires et extra professionnelles qui risquent de les miner de plus en plus gravement au fil du temps.

Ajoutons que plus la date prévue de fermeture programmée du TPIY se rapproche, plus les contraintes de temps pèsent sur le travail de tous les interprètes. Les budgets généreux des premières heures se réduisent comme peau de chagrin et entraînent l'évocation explicite et de plus en plus fréquente dans les prétoires d'une indispensable rentabilité du temps judiciaire qui n'a guère de rapport avec la noblesse de la tâche confiée aux instances pénales internationales. Chaque minute est vécue comme précieuse, dans un contexte marqué par une conscience de plus en plus vive du nombre d'accusés en attente de jugement, du caractère sacro-saint de l'équité due à tous les accusés et du couperet administratif et financier qui risque de la mettre en défaut. La juxtaposition de ces réalités contradictoires pousse à alléger les procédures et donc à accélérer le débit de parole dans les prétoires, au motif louable qu'il importe de ménager à tous les justiciables le même débat contradictoire.

La mise en place du « prétoire électronique » est l'expression technologique de cette volonté d'allègement. Les milliers de documents utilisés dans les prétoires ne sont plus distribués sur papier aux divers intéressés, et notamment aux interprètes, mais s'affichent désormais sur les écrans informatiques. Leur format et leur vitesse de déroulement échappant au contrôle de l'interprète, ils sont impropres à une utilisation efficace dans les cabines.

Or une grande partie du travail de l'interprète judiciaire international consiste à « traduire à vue » des extraits de documents dont chaque mot est juridiquement signifiant. Tous les interprètes ne sont pas, en la matière, sur un pied d'égalité. Par souci d'économie de temps et d'argent, pratiquement plus aucun document n'est, en effet, traduit en français. Le débit de parole atteint régulièrement des sommets. Présenter les intervenants qui se succèdent à un rythme rapide, se coupant la parole et parlant souvent en même temps, est une obligation. Le temps imparti aux participants judiciaires pour examiner les millions de documents postulant au statut de pièces à conviction est constamment réduit sur décision des Chambres. C'est dans des conditions déjà peu avantageuses pour les interprètes qu'un acteur supplémentaire intervient dans la procédure, en la personne du greffier, chargé d'afficher sur les écrans les documents présentés. Il lui incombe d'identifier le document demandé par sa description verbale qui se résume, en général, à un numéro de référence, puis de l'afficher sur les écrans, moyennant quelques manipulations informatiques. Ce processus n'est pas instantané et ponctue les audiences de temps morts qui sont autant d'interruptions des débats.

L'interprète de cabine anglaise et de cabine BCS peut théoriquement se contenter d'attendre l'affichage du document dans sa langue pour localiser la citation dont il fera une lecture fidèle. Tel n'est pas le cas de l'interprète de cabine française, albanaise ou macédonienne qui devra, après avoir localisé la citation, la traduire à vue. La traduction à vue exigeant davantage de temps qu'une simple lecture, l'interprète qui s'exprime en français, albanais ou macédonien vit une tension sans commune mesure avec celle de ses collègues qui s'expriment en anglais ou en BCS.

Grâce à la maestria des greffiers, les pages s'affichent de plus en plus rapidement sur les écrans. Mais seul le passage cité intéresse l'interprète. Or la description toujours imparfaite de l'endroit où se situe ce passage dans une page, alliée à une difficulté de lecture inhérente au support informatique et au tempo de l'affichage qui n'est jamais compatible avec les besoins de l'interprétation, revient souvent à priver  l'interprète de l'indispensable support du texte cité. Soumis à l'obligation indiscutable de reproduire fidèlement un écrit, à la quasi impossibilité d'avoir sous les yeux le texte pertinent et à la nécessité absolue de ne pas laisser l'orateur prendre du champ, l'interprète se résout fréquemment à se passer du texte, faisant de son mieux pour demeurer précis, exhaustif et fidèle dans sa restitution orale de la citation, au risque d'omettre le mot ou la référence importante.

Deux autres causes de désunion potentielle risquent de nuire à l'unité indispensable des interprètes du TPIY comme de toutes les instances de justice pénale internationale. Compte tenu des lieux où se sont déroulés les conflits à l'origine de la création de ces instances, tous les procès dont elles ont à connaître impliquent l'emploi de langues « rares », au sens donné à ce mot par l'AIIC. Pour certaines langues vernaculaires, il n'existe aucun interprète professionnel dûment formé à la simultanée. Ce problème ne se pose pas au TPIY, l'ex-Yougoslavie s'étant dotée d'un important gisement d'interprètes de haute qualité à l'heure de son prestigieux passé sur la scène diplomatique internationale. Il importe toutefois d'indiquer qu'inévitablement, ces interprètes étaient appelés à travailler fréquemment à partir de leur langue maternelle vers une autre langue, faisant fi du principe premier de la profession : pour être optimale, l'interprétation nécessite que l'interprète s'exprime dans sa langue maternelle. La réalité a imposé cette situation moins que parfaite, car très rares sont les professionnels de la simultanée nés dans un environnement linguistique occidental et maîtrisant  suffisamment les langues de l'ex-Yougoslavie. Les diverses vagues d'émigration qui ont caractérisé l'histoire de cet Etat ont donné naissance à quelques individus qui, ayant embrassé la profession d'interprète de conférence dans leurs pays de résidence, ont naturellement trouvé leur place au TPIY dès sa création. Mais la répartition linguistique de ces individus était très inégale. Si leur nombre suffisait à peu près à répondre aux besoins du TPIY en cabine anglaise, il n'en allait pas de même de la cabine française. D'où un recours massif, pour celle-ci, à la technique du « relais », qui contrevient au second principe fondateur de la profession : pour être optimale, l'interprétation nécessite que l'interprète travaille en direct, c'est-à-dire comprenne la langue source pour la retransmettre dans sa langue maternelle ou, au pire, dans une langue qu'il manie presque aussi aisément que sa langue maternelle.

Force est donc de constater que nombre d'interprètes du TPIY en sont réduits, bien malgré eux, à consacrer le plus clair de leur temps à une exigeante  mobilisation de leur maîtrise technique de la simultanée pour une prestation de deuxième main. Dans le même temps, d'autres interprètes vivent le plus clair de leur temps dans la conscience anxiogène d'une responsabilité accrue, liée au fait que les mots prononcés par eux conditionnent la qualité de la prestation fournie par leurs collègues dans une autre cabine. La frustration vécue par les uns n'a d'égale que la tension vécue par les autres. Et dans tous les cas, une telle situation ajoute au délai de restitution du propos, rendant quasiment impossible l'achèvement simultané de la phrase interprétée et de la phrase source prononcée par le témoin.

Les obstacles multiformes décrits ci-dessus sont en général mal compris par les intervenants judiciaires, naturellement tentés de concevoir l'interprétation sous un angle purement utilitaire et fonctionnel. L'interprète est souvent perçu par eux comme un être désincarné investi de la mission de les seconder dans l'accomplissement de leur noble mission, moyennant le strict respect des nombreuses conditions qu'ils jugent indispensables sans en mesurer exactement  le caractère souvent irréalisable.

Quelques propositions de solutions

Face à tant de sources de tension aussi incontestables qu'inévitables et sachant que l'intérêt de la justice prime sur toute autre considération, quels peuvent être les moyens de rendre le travail des interprètes judiciaires internationaux moins douloureusement épuisant ? C'est à une tentative de proposition constructive que va à présent s'attacher l'auteur de ces lignes, étant entendu qu'il ne peut s'agir que d'un premier pas dans l'indispensable débat sur ce sujet. Ce débat intéresse au premier chef la profession d'interprète mais devrait, pour remplir parfaitement son rôle, impliquer également les autres acteurs de la justice pénale internationale.

Rappelons, pour commencer, qu'une interprétation moins que parfaite, si elle est nocive dans tous les cas, n'est jamais rédhibitoire dans un forum international où l'orateur peut « compenser » une éventuelle défaillance de l'interprète et donc parer à ses conséquences destructrices pour le processus de communication.

Il n'en va pas de même dans les instances judiciaires internationales, où la moindre défaillance de l'interprète peut être synonyme d'entrave majeure au bon déroulement d'un procès, voire être vécue par certains participants comme un acte de malveillance délibérée destiné à en détourner le cours.

Il apparaît donc à l'évidence que tout ce qui a vocation à optimiser le travail des interprètes judiciaires internationaux est de nature à crédibiliser cette justice d'un nouveau genre, et présente donc un égal intérêt pour tous ceux qui ont la tâche de la rendre.

Idéalement, l'optimisation du travail de l'interprète judiciaire international devrait résulter d'un débat collectif pluridisciplinaire, auquel participeraient les divers corps de juristes qui jouent un rôle actif dans les procès et notamment le premier d'entre eux, le corps des magistrats. L'utilité pédagogique d'une telle réflexion est évidente, en ce qu'elle permettrait de faire mieux comprendre une pratique professionnelle largement incomprise. Mais au-delà de cela, elle devrait tendre à édicter des règles de fonctionnement claires et homogènes aptes à contourner les quelques obstacles évitables qui réduisent actuellement les interprètes à l'impuissance, améliorant du même coup la confiance indispensable pour eux de la part des juristes au service desquels ils oeuvrent.

A cet égard, nous indiquerons sans ambiguïté que tous les interprètes sont des professionnels responsables, dotés d'une forte conscience professionnelle et mus par le désir de fournir la meilleure prestation possible. Ils sont les premiers à vivre douloureusement la moindre imperfection de leur travail, pour l'amélioration duquel ils sont prêts à consentir des efforts considérables.

A l'impossible, toutefois, nul n'est tenu et une résignation amère les saisit chaque fois que la réalité les contraint de constater que des conditions qu'ils ne maîtrisent pas les placent objectivement dans l'impossibilité d'exprimer pleinement leurs compétences.

Un procès est un tout indivisible dans lequel interviennent de multiples rouages dont chacun, s'il est empêché de fonctionner correctement, influera négativement sur la bonne tenue de l'ensemble et sur la qualité du jugement qui le conclue. A l'inverse, le fonctionnement harmonieux de chacun de ces rouages garantit la qualité optimale des jugements rendus.

C'est donc sur un compromis raisonnable que devrait déboucher ce travail de réflexion collective, marqué par la prise en compte réaliste de certains impondérables dont l'élimination est impossible, mais aussi par la volonté constructive de lisser les obstacles inutiles. Les barrières bureaucratiques compartimentant le travail des uns et des autres pourraient ainsi être minimisées et la justice internationale y trouverait son compte, moyennant  la disparition des écueils qui risquent de l'entraver.

Le temps de réflexion

La reconnaissance d'un principe fondamental devrait être le point de départ de la présente analyse : il existe un seuil de rapidité de la procédure au-delà duquel les interprètes sont empêchés de travailler, compte tenu des nombreuses obligations sans rapport avec l'acte d'interpréter auxquelles ils sont soumis dans un prétoire. Au-delà de ses répercussions possibles sur la qualité, le franchissement de ce seuil réduit à néant la notion même d'interprétation. Dès lors qu'un accusé peut imputer au « ton » de l'interprète des intentions hostiles, on comprend mieux l'instrumentalisation possible, dans un cadre judiciaire, des conséquences d'un tel franchissement. Il est clair qu'un interprète auquel est imposé un débit de parole si excessif qu'il ne peut reprendre son souffle pendant sa prestation n'a aucune maîtrise sur le ton qu'il emploie. Il est clair aussi qu'un accusé assurant lui-même sa défense va légitimement faire feu de tout bois, allant jusqu'à invoquer le ton de l'interprète pour fonder ses contestations. Si un tel exemple peut sembler anecdotique, convenons tout de même que rien n'est anodin dans une instance judiciaire internationale.

Mais plus encore que le débit de parole, c'est la rapidité excessive du rythme auquel se succèdent les questions et les réponses qu'il importe de mettre au pilori. A défaut de quoi, les interprètes seraient légitimés à cesser de dire « question » et « réponse » et de présenter les orateurs par leur nom, tant il est vrai que cet élément de confort pour leurs auditeurs devra céder le pas à des considérations purement professionnelles si le temps leur manque pour prononcer les syllabes supplémentaires garantissant ce confort.

Dans ces conditions, quelles que soient les contraintes financières ou temporelles pesant sur le TPIY, un effort concerté et conscient devrait être déployé par tous les intervenants actifs des procès pour maintenir un rythme de déroulement raisonnable des procédures. Une vitesse excessive est, rappelons le, l'arrêt de mort de la prestation de l'interprète et, par voie de conséquence, de la valeur du message dont ses auditeurs ont tant besoin.

L'organisation des cabines

L'encadrement des interprètes est appelé à poursuivre l'effort entrepris récemment dans le but d'optimiser l'organisation des cabines. Il veillera avant tout à privilégier une interprétation directe et, dans la mesure du possible, l'emploi par l'interprète de sa langue maternelle.

La décision inédite de créer, dans certaines affaires, une cabine bilingue franco-anglaise associée à une cabine française ne travaillant qu'à partir du BCS est positive, compte tenu des circonstances pratiques dans lesquelles se déroule le travail des interprètes du TPIY. Mais ne perdons pas de vue les difficultés techniques particulières qui en découlent, l'interprète de cabine BCS-français devant veiller à ne pas mobiliser le canal français en branchant son micro tant que ce canal n'est pas libéré par la cabine bilingue franco-anglaise. Nous soulignerons d'ailleurs que cette contrainte technique est à l'origine du bannissement par l'AIIC d'une telle organisation des cabines. Toutefois, compte tenu du fait que des conditions particulières dans lesquelles fonctionne le TPIY, le compromis doit être le maître mot dans la recherche d'une solution. Celle-ci ne peut que relever du pis aller. Encore importe-t-il de choisir judicieusement entre les divers maux qui affectent l'interprétation judiciaire internationale par rapport à l'interprétation de conférence. Il est pragmatiquement avéré que dans certains procès, une telle démultiplication des cabines peut avoir un effet bénéfique, pour peu que soit respecté le seuil de tolérance dans le rythme des échanges évoqué ci-dessus.

Les documents

Par ailleurs, il doit être admis que les interprètes ont besoin d'un support documentaire papier, qu'ils pourront manier à leur guise et à leur rythme durant leur prestation. Si le prétoire électronique représente une avancée technologique considérable à plus d'un titre, il est inutilisable par l'interprète. Son emploi au titre de support documentaire dans les cabines doit être banni sans détours.

Les repos hebdomadaires

Les temps de respiration mentale et émotionnelle que sont les repos accordés aux interprètes pendant la semaine devraient être définis comme tels sans ambiguïté. Il importe donc de supprimer le statut hybride des journées où les interprètes ne figurent pas au tableau des affectations. Le contrat signé entre l'AIIC et les organisations des Nations Unies prévoit le respect de ces temps de repos dont il définit y compris la périodicité. Les interprètes du TPIY ont admis que cette périodicité ne soit pas strictement respectée,  tant il est vrai que cela compliquerait exagérément la tâche des recruteurs. Il n'en reste pas moins que l'incertitude générée par les conditions dont ce temps de repos est assorti en dénature la fonction, allant même jusqu'à constituer une source de tension supplémentaire pour l'interprète. Le moment est venu d'inscrire dans le marbre la réalité de ces quelques heures hebdomadaires durant lesquelles les interprètes peuvent régénérer leurs forces morales.

L'interprète doit donc pouvoir compter sur trois jours de repos hebdomadaire. La recherche du compromis entre les intérêts divergents de l'institution et des interprètes pourrait permettre d'envisager la solution suivante : chaque interprète se verrait assigner, toutes les semaines, le même jour ouvrable sans affectation au tableau en sus des deux jours de week-end. Une telle solution porte certes en elle l'inégalité inhérente au fait que certains pourraient se voir privilégiés en bénéficiant durablement de trois jours consécutifs en fin de semaine.  Auquel cas, après concertation destinée à déterminer les desiderata des uns et des autres, il pourrait être envisagé, en cas de nécessité, de soumettre cette régularité du jour sans affectation au tableau à un aménagement deux ou trois fois par an, de façon à ne léser personne. Cela semble, en tout cas, une piste à creuser.

L'urgence absolue pourrait continuer à être une condition suspensive de ce jour sans affectation, pour peu que l'interprète se voit octroyer une autre journée de repos dès que l'urgence a disparu.

Les pauses

Dans le même ordre d'idée, nous indiquerons que les pauses de vingt minutes pratiquées par la majorité des Chambres sont insuffisantes pour permettre à un interprète épuisé de se détendre. La distance importante qui sépare certains prétoires de la cafeteria devrait, à elle seule, justifier des pauses minimales d'une demi-heure, déjà pratiquées par certaines Chambres. Nous ajouterons que l'adaptation de l'horaire de travail journalier imposée au TPIY par la nécessité d'affecter quotidiennement chacun des trois prétoires à deux affaires successives soumet les interprètes à un rythme biologique très contraignant. Une telle contrainte devient excessive si elle va de pair avec des pauses d'une durée insuffisante car elle constitue, à long terme, un risque pour leur santé physique et mentale. Et rappelons le, les interprètes quittent rarement leur cabine pendant les audiences, ayant à jouer un rôle actif pour assister leurs collègues, même lorsqu'ils ne sont pas au micro. Ces trois éléments conjugués imposent la nécessité d'étendre la durée des pauses dans une période où toutes les affaires exigent incomparablement plus des interprètes que ce n'était le cas aux premières heures du TPIY.

Une affaire exceptionnelle

A ce stade de la réflexion, il apparaît inévitable de se pencher sur un cas particulier, dont l'incidence ne saurait être sous estimée sur la vie des interprètes. J'ai nommé l'affaire Seselj. Cette affaire ultra médiatique est l'exemple parfait de touts les défis que l'interprète judiciaire international est contraint de relever. Incontestablement, c'est aussi l'affaire qui présente, pour lui,  le plus grand intérêt intellectuel. L'accusé, qui assure lui-même sa défense, est exceptionnel à plus d'un titre : grand tribun, il sait à la perfection jouer la carte opportuniste de l'agression ou de la reddition selon l'intérêt ponctuel que présente, à ses yeux, l'adoption de l'une ou l'autre de ces attitudes ; faisant fi de sa vie personnelle, il a engagé contre le TPIY ce qu'il désigne sous le vocable de combat, qu'il mène au titre de sa qualité d'homme public ; il mesure les résultats de ce combat à l'aune de l'évolution actuelle de la popularité de son parti dans son pays ; ayant, selon ses propres mots, « usé » cinq juges avant l'ouverture de son procès, il est bien déterminé à « user » de même tous ceux qui interviennent dans la procédure le concernant, à commencer par les interprètes et traducteurs ; doué d'une force de travail incomparable et d'un Etat major de collaborateurs zélés, il engloutit les milliers de pages dont il lui faut prendre connaissance sans en paraître affecté, misant sur l'épuisement de ses adversaires ; doué d'une mémoire encyclopédique, avouant n'avoir besoin que de quelques heures de sommeil pour être reposé, pourvu d'une intelligence hors du commun, il qualifie le prétoire d'« arène » et ne fait aucun mystère de sa volonté d'employer tous les moyens juridiquement admissibles pour rendre la tâche de tous ses interlocuteurs la plus difficile possible ; très au fait du pouvoir des médias, il a décidé de se servir d'eux afin, au mieux, de continuer à exercer une influence politique dans son pays par le biais de son parti, au pire, d'y maintenir vivace son image ; ayant convaincu les sceptiques éventuels de la puissance de sa détermination en frôlant la mort lors de sa grève de la faim, il sait que le rapport de forces ne lui est pas entièrement défavorable ; enfin, il a déjà inondé le TPIY de dizaines de milliers de pages d'écritures et n'a certes pas abandonné cette stratégie. Cet homme, qui a clairement annoncé qu'il ne baisserait jamais sa garde, voit dans les interprètes qui lui apparaissent sans doute comme les plus vulnérables une arme privilégiée dont il use en conséquence.

Inutile, dans ces conditions, d'indiquer que les interprètes appelés à travailler dans cette affaire vivent une situation passionnante à bien des égards, mais particulièrement pénible à d'autres. Incessamment attaqués à bon ou à mauvais escient, ils travaillent dans un environnement hostile mais aussi particulièrement exigeant sur le plan professionnel, ne serait-ce que par la masse de documents dont ils doivent prendre connaissance en raison de la prolixité verbale et écrite de l'accusé. Nous dirons simplement que, dans ce procès hors normes, la barre est placée très haut. Si dans d'autres affaires, l'interprète peut se contenter de lire en diagonale un rapport d'expert d'une centaine de pages pour s'en approprier la substantifique moelle, il est tenu de prendre connaissance du moindre mot d'un tel rapport dans l'affaire Seselj. Si dans d'autres affaires, l'interprète peut s'appuyer en confiance sur son capital cognitif, il sait que dans l'affaire Seselj l'inattendu l'attend au détour de chaque phrase, tant il est clair que l'accusé poursuit, parmi les nombreux objectifs qui sont les siens, celui de désarçonner tous ses auditeurs, interprètes compris, afin de mieux contester la crédibilité du TPIY.

Toute situation exceptionnelle appelant des solutions exceptionnelles, l'affaire Seselj justifie une réflexion particulière. Si en général, le travail de préparation peut à juste titre être considéré comme partie intégrante de la charge de travail incombant à l'interprète, il est permis de penser que cette affaire exige de surseoir à la règle. Lorsque le volume des documents associés à l'audition d'un témoin est particulièrement important, le temps de préparation devrait être comptabilisé séparément et donner lieu à une réduction à trois jours par semaine du temps de travail de l'interprète dans le prétoire. Les multiples coups de théâtre qui ont parsemé ce procès depuis son ouverture sont un argument supplémentaire plaidant en faveur d'une telle solution. D'autres pistes de réflexion existent, certes, telle la possibilité de maintenir une saine rotation des interprètes dans cette affaire, mais il est permis de s'interroger sur la validité de cette seule solution au vu de la réalité des effectifs concernés, en tout cas en cabine française.

L'affaire Seselj est exemplaire à un autre titre. C'est certainement celle qui donne lieu au dépôt de protestations écrites la plus massif quant à la qualité de la prestation de tel ou tel interprète. Sans poser la question de savoir si ces protestations se justifient ou pas, nous nous contenterons d'indiquer qu'elles sont toutes dues au même fait : cette affaire conjugue, à elle seule et sans exception, tous les obstacles détaillés ci-dessus. L'imposition de conditions permettant à l'interprète de travailler normalement réduirait à rien le nombre de plaintes de ce genre.  Une conclusion s'impose, dès lors : s'il s'avère impossible d'imposer les conditions minimales permettant à l'interprète de travailler et légitimant de juger de la qualité de sa prestation, trois solutions s'offrent au TPIY et au corps des interprètes qu'il emploie, encadrement compris.

1) Lancer une vaste opération pédagogique destinée aux membres de la Chambre, de l'accusation et de la défense, par voie écrite ou orale, afin de faire disparaître le grave malentendu qui voudrait que le recrutement d'interprètes plus performants pourrait permettre de trouver une solution satisfaisante aux problèmes actuels. Cette hypothèse de départ erronée doit être battue en brèche avec la plus grande vigueur, car elle mène à l'impasse. La compréhension informée des différents acteurs de cette affaire semble être la seule solution. L'organisation d'une ou plusieurs réunions d'information multidisciplinaires et obligatoires semble donc s'imposer, tant il est vrai qu'une personne informée en vaut deux.

2) A défaut de compréhension partagée et d'une intervention active des responsables du procès pour faire respecter les normes minimales permettant aux interprètes de travailler normalement, ces derniers devraient être invités par leur encadrement à cesser d'interpréter, afin de ne plus prêter le flanc à des critiques injustifiées en donnant à leurs pourfendeurs des verges pour se faire battre.

3) Plutôt que de céder passivement à la campagne de dénigrement en cours actuellement contre les interprètes dans cette affaire, prendre l'initiative de lancer une campagne médiatique du TPIY destinée à y répondre sur le fond, de façon informée.

Les plaintes relatives à l'interprétation

Chaque fois qu'une protestation ou une plainte est déposée à l'encontre des interprètes, il convient de poursuivre la pratique récente consistant à faire parvenir aux intéressés le mémo qui les met en cause, dont la provenance doit être spécifiée. Au cas où une erreur grave serait avérée, un entretien constructif, destiné à éviter qu'elle ne se reproduise, doit avoir lieu entre l'interprète et l'encadrement. Mais il importe d'éviter toute stigmatisation de l'interprète, qui ne commet jamais une erreur par plaisir ou malveillance mais y est souvent contraint en raison de conditions de travail insuffisantes. Prendre conscience de ses erreurs est une nécessité,  culpabiliser exagérément l'interprète est stérile et déstabilisant.

Le soutien constructif nécessaire à l'interprète

L'interprète auquel il est demandé de se désincarner tout au long de sa vie professionnelle au TPIY doit ressentir, sur le plan personnel, un appui respectueux empreint de compréhension de la part de son encadrement. L'union doit être le maître mot en toutes circonstances, tout devant être mis en oeuvre pour éliminer les motifs risquant de conduire à une opposition entre les interprètes ou entre eux et leur encadrement.

Chacun se rend compte, en effet, que les tensions déjà perceptibles aujourd'hui ne manqueront pas de s'aggraver au fil de la progression vers la date de fermeture du TPIY. Si le travail des interprètes doit se maintenir au niveau de qualité requis jusqu'au dernier jour, il est indispensables de prendre en compte la réalité de ces sources de tension, en s'efforçant à tout instant, de les réduire au minimum.

Une attitude active s'impose donc de la part de l'encadrement pour faire corps avec une fonction dont il connaît les vicissitudes. Expliquer, expliquer inlassablement et se doter des moyens nécessaires pour convaincre est donc une condition sine qua non. Et dans un deuxième temps, vient le devoir d'imposer à ceux qui ne voudraient ou ne pourraient pas comprendre le respect de règles minimales.

Il ne s'agit pas, répétons le, de défendre l'indéfendable dans une démarche corporatiste, mais de doter le TPIY des moyens de fonctionner sans entrave pour remplir au mieux sa noble mission. Le discrédit d'un acteur du processus judiciaire retentit sur l'ensemble d'entre eux. Personne n'y a donc le moindre intérêt, mais chacun est concerné.

Ce qu'il faut obtenir des responsables de la procédure

L'encadrement est encouragé à poursuivre l'effort entamé pour que les horaires de travail soient respectés le plus strictement possible. Au terme d'une audience difficile, l'addition de quelques minutes supplémentaires peut être vécue comme insupportable, en particulier en l'absence de concertation. L'interprète ne doit pas être le seul rouage condamné à une transparence désincarnée. La communication va revêtir une importance croissante dans les années à venir pour maintenir chacun, notamment l'interprète, en état de remplir sa mission.

Il importe de renverser le processus qui a conduit à priver les interprètes de documents indispensables. Les résumés de déclarations préalables rédigés par le Procureur au titre de l'article 65 ter du Règlement en sont un bon exemple. Régulièrement distribués aux interprètes avant le début des audiences jusqu'à une période récente, ils sont souvent lus aujourd'hui par un Procureur qui est le seul à en détenir le texte. Bel hommage à la virtuosité des interprètes, un tel oubli de leur existence est cependant intolérable.

Les équipes de défenseurs défaillantes doivent être encouragées à suivre l'exemple de celles qui incluent les interprètes au nombre des destinataires des dossiers qu'ils élaborent à l'intention des intervenants dans les prétoires. L'esprit de l'interprète, déchargé de la pénible obligation de suivre oralement un texte lu pourra d'autant mieux se consacrer à la restitution du message qu'il renferme.

Chaque fois que les contraintes et les aléas de la planification des audiences le permettent, il importe de continuer à assurer la rotation des interprètes en tenant compte de leur charge de travail respective. C'est une absolue nécessité, tant il est incontestable que certaines audiences sont plus anxiogènes que d'autres.

Il importe de maintenir et d'asseoir la règle proscrivant l'interprétation d'une séquence vidéo ou d'une écoute téléphonique ou radio si les interprètes n'ont pas préalablement reçu une transcription de la bande son. Les interprètes tentés de faire preuve de virtuosité en travaillant sans transcription devraient être rappelés à leurs responsabilités, tant il est vrai que le mieux est l'ennemi du bien. Dans un univers où l'interprétation sera inéluctablement de plus en plus contesté à des fins extra linguistiques, l'effort louable de ces interprètes consciencieux risque d'aller à l'encontre du but poursuivi. Toute contestation officielle de l'exactitude de leurs propos, si elle est justifiée, s'accompagne inéluctablement d'une série de mesures qui ne peuvent que ralentir les débats et nuire, par conséquent, au bon déroulement de la procédure.

Enfin, il importe de mettre un terme aux consignes contradictoires reçues par les interprètes du TPIY.  L'auteur de ces lignes rappellera, à cet égard, sans aucune intention malveillante, que ces consignes ont subi de nombreuses variations au fil des années. L'accent initialement mis sur l'obligation de littéralité et d'exhaustivité de l'interprétation a, peu à peu, cédé le pas à une nouvelle priorité, placée sous le signe de la rapidité et de la concomitance verbale entre l'orateur et l'interprète. Cette nouvelle priorité ne peut être respectée, bien souvent, qu'au prix de coupes sombres dans le propos source, faisant fi de l'exhaustivité. L'urgence compréhensible qui est à l'ordre du jour aujourd'hui ne peut souffrir la moindre omission ou approximation dans la prestation de l'interprète, compte tenu des conséquences judiciaires de son travail.

Conclusion

On ne le répètera donc jamais assez, pour que l'interprétation judiciaire internationale conserve son sens, le rythme des échanges doit être maintenu à un niveau permettant à la pensée d'agir. La pensée n'étant pas technologique mais humaine, et aucune interprétation ne pouvant exister sans réflexion consciente, un espace temps et un rythme raisonnables doivent être maintenus, voire imposés, pour que l'interprète puisse assumer la responsabilité de sa prestation. La compétence et l'expérience de l'interprète permettent de réduire ce temps au minimum, mais ce minimum doit être garanti. A défaut de quoi, l'interprétation, dans un espace judiciaire,  est porteuse de tous les dangers.

Le présent texte se veut un état des lieux, à un moment déterminé et encore précoce, de la nouvelle réalité vécue par les interprètes de conférence dans les divers prétoires des instances de justice pénale internationale.

Tous ces interprètes ressentent un vif enthousiasme face à l'exaltante mission dont ils sont investis. Il est essentiel de maintenir cet enthousiasme, malgré l'usure inévitablement induite par le passage du temps. Il est essentiel que les obstacles techniques auxquels ils sont confrontés demeurent des défis motivants, sans se transformer en source d'impuissance résignée. Il est essentiel de reconnaître les immenses efforts multiformes déployés par eux en rendant justice à la conscience élevée qui les anime face aux responsabilités inhérentes à leur travail.

Egalement au service de tous ceux dont ils retransmettent les propos, ils fondent leurs espoirs sur le développement d'une communication interdisciplinaire au sein des Tribunaux pénaux internationaux qui permettrait d'unir des énergies plurielles, toutes tendues vers un but ultime : perfectionner l'innovation historique et juridique qu'incarne la justice pénale internationale. C'est à cet effort débutant, considéré comme la première pierre d'un édifice en construction, que s'est modestement consacré l'auteur de ces lignes.

Claire Seleskovitch est permanente du TPIY (Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie) depuis 1997.

 

 



Recommended citation format:
Claire SELESKOVITCH. "L’interprétation judiciaire internationale, une nouvelle pratique professionnelle". aiic.at September 5, 2008. Accessed December 14, 2017. <http://aiic.at/p/3036>.